Sociologie

Tic tac, tic tac…

Notre rapport au temps, c’est toute une histoire. Jamais assez bref, ou parfois beaucoup trop long, on ne sait jamais sur quel pied danser avec cet empêcheur de tourner en rond! Le temps nous fait tourner en bourrique, mais on ne sait que constater qu’il nous amène des choses à travailler, jamais des réponses. Vraiment? En êtes-vous si certains?

Êtes-vous à l’heure?

A l’heure de quoi? Fonction de qui? En avance ou en retard? Comme quoi, en partant d’une question, tellement d’autres en découlent…

Émile Durkheim, Sociologue fondateur de la Sociologie Moderne, cherchait déjà à définir le temps, à la fin du XIXè siècle, comme « une catégorie sociale de pensée qui rythme la vie des individus ». On voit bien, au-travers de ses mots, que tout n’est pas si clair, et que le temps pour soi n’est pas le même que le temps pour l’autre…

Notre temps, au jour d’aujourd’hui, et partout dans le monde, est cyclique. Il régit nos activités, nous permet de parler de souvenirs ou de projection. Il est question, au travers du temps, de trouver un outil qui soit « le même pour tous ». Et ça a tellement bien fonctionné qu’il devient une préoccupation majeure de nos civilisations modernes.

Premier point de vue, on est à l’heure de quoi?

Et bien on pourrait se dire à l’heure de son pays pour commencer. Notre heure n’est pas la même que celle du voisin du pays d’à côté. Bonjour les évidences! OK, mais allons plus loin. Il est question ici, plus que d’un pays, d’une appartenance à une culture.

Vous constatez déjà sans doute que lorsque vous allez chez des amis étrangers, ou dont l’éducation est basée sur une culture différente de la vôtre, les attentes en terme de ponctualité ou de gestion du temps sont bien différentes.

  • Les cultures Africaines savent prendre leur temps. Rien n’est urgent, rien ne presse. Il sera presque mal vu quelque part de devoir se presser, car il est inscrit « dans leurs gênes » qu’il est urgent de prendre le temps.
  • En Asie, être en avance est un signe ultime de respect à vos hôtes car vous aurez considéré qu’ils peuvent ne pas avoir que ça à faire que de vous recevoir. Ils sont déjà très généreux de vous accepter chez eux. A vous de leur porter une très grande attention dans cet instant privilégié.
  • En Europe, et particulièrement chez nos amis Anglo-Saxons, avant l’heure, c’est pas l’heure, après l’heure, c’est plus l’heure! La ponctualité est l’apanage des gens de bonne compagnie!

Seconde question, on est à l’heure fonction de qui?

Il est évident que d’arriver en retard fonction du contexte, n’engendre pas les mêmes conséquences! Et pour cause, l’investissement émotionnel n’est pas tout à fait le même selon le point de vue où l’on se positionne!

Lorsque l’on s’autorise à arriver très en retard chez des personnes dont on sait qu’elles nous apprécient:

Elles nous aiment assez pour nous le pardonner (en mode: « de toutes façons, il ne sait jamais être à l’heure, on a l’habitude »). Quelque part, on teste aussi la limite acceptable autour du: à quel point va-t-on m’aimer? A quel moment on va considérer que vraiment, j’exagère? Tout tourne autour de la notion du « désirable ». Et tant que le retard n’est pas reproché ouvertement, on peut tirer sur la corde! La conséquence se résume à… Rien! C’est OK. Tu es en retard, tu l’as toujours été, on te prend comme tu es.

Lorsque vous la jouez pareil pour un rendez-vous galant:

Vous cherchez déjà à mettre une barrière, en mode: « c’est moi qui fixe les règles, je ne t’attendrai pas, c’est TOI qui m’attendra. Et si tu m’attends sagement sans partir malgré mon retard, quelque part, c’est que tu as besoin de moi ». Manque de bol, pour celui ou celle qui attend, le message peut être perçu de deux façons:

  • Je ne suis pas une priorité, il avait autre chose de plus important à faire que de venir à l’heure pour moi. => Conséquence directe: l’autre peut avoir peur de ne pas être assez investi d’un désir de constance ou de durabilité. Pour peu en plus que cet individu-là manque d’estime ou de confiance, c’est cuit!
  • Il a peur de s’engager, donc il maintient une distance avec ce retard. => Conséquence directe: l’autre comprendra qu’il ne sera sans doute jamais question d’engagement entre vous. Le temps est déjà un engagement en soi. Et vous ne le respectez pas.

Lorsque vous tentez le retard pour un entretien d’embauche:

Dis-donc, c’est que quelque part, ça vous embêterait sacrément de réussir à l’obtenir, ce fameux contrat non? N’y aurait-il pas de caché la peur de réussir? Si jamais, malgré le retard, l’employeur potentiel maintient l’idée que ce sont vos compétences qui sont reconnues, et pas cette erreur de réveil, parce qu’il a décidé de vous faire confiance… Ca peut faire peur! Derrière le retard à un entretien, on peut souvent pointer une tentative d’auto-sabotage. Ici on parle de RDV professionnel. Mais il s’agit de la même chose pour passer des examens, les RDV médicaux, pour des suivis divers et variés.

Main avec du sable qui glisse entre les doigts, représentant le temps qui passe
Crédit photo: Kunj Parekh

Et du coup, en avance, à l’heure, ou en retard?

Ôtons ici le contexte, voulez-vous… Si par le passé, le temps avait du sens parce qu’on le remplissait d’un développement sociétal en lien avec l’industrialisation (merci Ford et Taylor), il ne recouvre plus le même enjeu désormais. Nous serions plutôt sur une tendance majeure à la sur-adaptation, à la flexibilité. Cherchons plutôt les messages subliminaux (ou pas hein) que l’on envoie selon notre gestion du temps.

En avance:

Vous êtes peut-être du genre à croire qu’arriver en retard, c’est déjà manquer d’une forme de respect à l’autre. Peut-être, dans votre construction, on vous a appris que de faire littéralement « perdre du temps aux autres », c’était vous rendre coupable. Coupable de ne pas vous adapter à l’autre, ou de faire croire à l’autre qu’il n’est pas important à vos yeux.

Quand vous arrivez en avance, vous tentez de donner de l’importance à l’autre, de le rassurer sur la valeur que vous lui accordez. Ce qui, sur le principe, est magnifique. Dans les faits, pensez simplement à ne pas perdre de vue que vous aussi, vous avez de la valeur, et qu’en arrivant systématiquement en avance, vous minimisez la vôtre.

Un point, cependant, à ne pas négliger. Arriver en avance est aussi souvent le signe d’une urgence à vivre, comme s’il subsistait le risque de « ne pas avoir le temps de… ». Un bon exercice peut être d’essayer, quelques fois, de s’autoriser à arriver précisément juste à l’heure et constater que, dans le planning, il n’y aura pas d’impact. Dans l’état d’esprit, la paix viendra remplacer la peur de la mort qui nous court après. Tout ira bien, c’est promis!

A l’heure:

Que de juste équilibre! Quel merveilleux milieu trouvé. Vous témoignez d’une grande conscience que les gens sont égaux, et que vous respectez l’autre autant qu’il vous respecte. Il n’est pas question de jeu de manipulation dominant / dominé, mais bel et bien de remettre au centre que personne ne doit attendre.

Que demander de mieux? Rien, c’est vrai. Sauf si… En arrivant à l’heure, vous vous confrontez à quelqu’un qui sera en retard et, où, pour le coup, vous pourriez penser qu’il ne vous traite pas d’égal à égal. Et si, à l’inverse, la personne que vous deviez rencontrer est en avance, vous pourriez vous sentir mal à l’aise de l’avoir fait patienter. Dans ce contexte, si vous arrivez à arriver à l’heure sans difficulté, n’hésitez pas à exprimer ce que cette avance ou ce retard causent chez vous afin de vous rendre accessible pour l’autre dans votre ressenti, et éviter les mécommunications.

En retard:

Comme vu plus tôt, le retard signifie qu’au fond de vous, vous pouvez souhaiter au mieux que l’on vous démontre qu’on peut vous aimer, même quand vous tirez sur l’élastique. Au pire, que vous vous sabordez presque pour justifier qu’on ne vous aime pas.

Le retard, vous l’aurez compris, est, en général, une question de manque de confiance ou d’estime de soi. L’autre sert de point d’ancrage quant à notre rapport plus général en société. Bien entendu que vous pouvez faire des efforts sur votre gestion du temps. Vous pouvez mettre trois réveils le matin parce que vous savez que vous avez du mal à ouvrir les yeux. Vous pouvez partir avec dix minutes d’avance exceptionnellement pour un RDV plus important et tomber sur un bouchon consécutif à un accident. Mais… Mais votre tendance à obliger l’autre à vous attendre peut sacrément vous jouer des tours, et vous devez vous responsabiliser!

Attention, le retard est aussi une forme de lutte inconsciente contre la mort. Si l’on arrive en retard pour le jour de sa mort, on vit plus longtemps après tout, non?

Et l’impatience dans tout ça?

En voilà une excellente question! Qui a dit que seuls les enfants ne savaient pas gérer leur frustration au temps? Non non non!! Je viens casser un mythe ici!

Le temps n’accélère pas, ne ralentit pas. Le temps s’en fiche de nous. D’ailleurs, le temps existe-t-il en tant que tel? Tic tac, tic tac… Mais nous maintenons cette idée que, parce que dans notre perception humaine, le temps fonctionne en vase clos, nous pouvons déclencher un écoulement contrôlable ou contrôlé.

Le temps s’écoule?

En tous cas, on nous le fait croire. Et inconsciemment, on se convainc que le temps qui coule va entraîner un mouvement de plus en plus rapide, comme un ruisseau qui coule dans la rivière, puis dans le fleuve et dans la mer. Le mouvement est de plus en plus fluide, le courant de plus en plus rapide. Mais attention, ce n’est pas le temps qui coule. C’est notre perception. Et au-travers de la perception, c’est une recherche de fuite!

Mais être impatient ne veut-il pas dire, au contraire, qu’on veut que les choses aillent plus vite?

Complètement, mais l’impatience démontre aussi qu’on aimerait sauter toute la phase de temps qu’on considèrera comme « inutile » pour arriver à l’expérience espérée / désirée. Comme si le temps non meublé était un temps d’ennui.

Et bien… Oui, c’est vrai. Et l’ennui est indispensable! C’est par l’ennui que l’on se fixe sur nos besoins, nos limites, nos objectifs et nos envies. C’est aussi au travers de l’ennui que l’on crée, que l’on imagine, que l’on invente. Le temps, alors, trouve toute sa richesse.

Au final, l’impatience n’est pas cet impérieux besoin de voir les choses aller plus vite, seulement cette angoisse de se confronter au vide qui déclenche un rendez-vous précieux avec soi-même.

Comment je guéris mon impossibilité à attendre?

Plusieurs pistes peuvent être explorées. A commencer par : puisque j’ai du temps, quelle serait la valeur que je veux lui donner? Quand on a urgence à vivre, c’est qu’on a plein de choses à transmettre, et pas assez de temps pour tout y glisser. Une introspection nécessite du temps. Alors usez ce temps jusqu’à comprendre ce que vous souhaitez être / devenir / léguer / transmettre.

Cette question est intéressante puisqu’elle nous confronte à notre propre mortalité, notre finitude. En réfléchissant en terme de transmission, on est déjà dans l’après. Sans jugement. Sans contrôle. Que vais-je laisser à la postérité qui permette de me faire vivre éternellement dans un souvenir? Et puis cette projection, c’est déjà un beau moyen d’apprendre à se concentrer, plus profondément, plus posément, et à, paradoxalement, gagner du temps.

Finalement, de là à dire que les impatients gagnent du temps en en perdant, on n’en est pas si loin…

Si vous aussi, la question du temps vous taraude, si elle réveille des blocages, des problématiques sous-jacentes plus profondes, n’hésitez pas à me contacter pour que nous fassions un point ensemble.

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